Book review – Agnès Desmazières, L’Inconscient au paradis. Comment les catholiques ont reçu la psychanalyse (Payot 2011)

By  Annick Ohayon

Cet ouvrage, au titre romantique, est issu d’une thèse d’histoire et civilisation soutenue par Agnès Desmazières, historienne du christianisme contemporain, en 2009, sur «Une histoire transculturelle de la réception catholique de la psychanalyse : les congrès catholiques internationaux de psychologie. 1919-1959 ». L’auteure y retraçait  le parcours intellectuel de catholiques, médecins, psychologues, pédagogues, philosophes, théologiens, engagés dans un dialogue intellectuel avec la psychanalyse, afin de dégager les enjeux doctrinaux et scientifiques de cette confrontation.

Dans une rapide introduction, elle nous rappelle à quel point la doctrine freudienne de l’inconscient n’a pas laissé les catholiques indifférents et a suscité toute une gamme de réactions, du rejet outré voire de la condamnation à la réticence, puis à l’acceptation enthousiaste ou nuancée. Selon elle, le débat sur la psychanalyse donne le pouls de la modernisation de l’église (on pourrait aussi bien dire, d’un autre point de vue, de son archaïsme). La religion catholique a assisté sans y participer aucunement -au contraire du judaïsme et du protestantisme- à la découverte initiale de l’inconscient . Cette affirmation peut faire sursauter le lecteur : est-ce en tant que juifs ou que protestants que Freud et Ferenczi d’un côté, Pfister et Jung de l’autre, ont écrit l’histoire de la psychanalyse ? Cette question renvoie à l’une des problématiques développée dans l’ouvrage : la psychanalyse est-elle, par définition, une « science athée », comme Freud et plus tard sa fille Anna l’ont voulu, ou peut-elle accueillir une ouverture à la transcendance, et aux valeurs ? Que recouvre exactement la notion d’orthodoxie psychanalytique, et quels « aménagements » sont-ils possibles avec cette orthodoxie ?

Un deuxième thème structure l’ouvrage : la psychanalyse comme méthode éducative peut-elle constituer une menace pour les méthodes éducatives chrétiennes (en particulier jésuites) ? Et l’on verra en effet que, bien plus que le pansexualisme de la doctrine freudienne, pourtant décrié à l’envi, c’est la pédagogie psychanalytique qui inquiète le plus les bons pères. Et enfin, bien sûr, la question de la morale, de la faute et de la culpabilité de la scolastique chrétienne est opposée à la « morale sans péché » prônée par les néo-freudiens, tel Angelo Hesnard.

Une figure essentielle émerge de cette histoire, celle du père franciscain Agostino Gemelli, psychologue reconnu au plan international et conseiller du pape Pie XI. Ses hésitations, ses revirements, ses stratégies compliquées, sa complaisance à l’égard du fascisme, sont l’image même des ambiguïtés de l’église catholique face à la psychanalyse.

Le plan adopté par l’auteur n’est pas très lisible, car il n’est vraiment ni chronologique ni thématique, et l’on a parfois l’impression de sauter d’un lieu à l’autre, d’une histoire à l’autre. On peut cependant repérer trois grandes périodes structurées par la deuxième guerre mondiale, trois lieux principaux où se déploie cette histoire : l’Italie, la France et le nouveau monde (Etats-Unis, Canada), et plusieurs personnages qui en sont les protagonistes : psychiatres, psychologues et philosophes. Le livre s’appuie sur une riche documentation : analyses de revues, de comptes-rendus de colloques et de congrès, correspondances, archives privées, archives du Vatican.

En Italie, nous l’avons vu, le héros principal est Agostino Gemelli, dont l’auteur rapporte le rôle éminent auprès de deux papes : Pie XI, puis Pie XII. Si l’intérêt de Gemelli pour la psychanalyse, comme méthode d’investigation psychopathologique, est précoce, l’institutionnalisation de cette dernière est tardive : il faut attendre le début des années 1930, et l’installation d’Edoardo Weiss à Trieste, premier analyste orthodoxe .  Les choses se gâtent très vite dès l’arrivée au pouvoir des fascistes, Gemelli parvient cependant à éviter la condamnation de la psychanalyse par le Vatican. Mais, après l’adoption des lois raciales, en 1938, il prend ses distances et valorise une psychothérapie « déjudaïsée », inféodée aux régimes fasciste et nazi.

La situation du débat entre le catholicisme et la psychanalyse en France est marquée par l’influence du thomisme et du maritanisme. La thèse du philosophe thomiste Roland Dalbiez, en1936, consacre une distinction promise à un bel avenir entre la méthode  clinique freudienne, excellente, et la doctrine, qui  pêche par bien des excès. Néanmoins, Dalbiez n’exauce pas le vœu de Jacques Maritain, et se refuse à affirmer  que la psychanalyse doit être dépendante de la morale. La correspondance entre Dalbiez et Maritain dessine une galerie de portraits assez hilarante des pionniers de la psychanalyse française : Laforgue est un sot, Allendy un imbécile, seul Minkowski échappe à leur vindicte, mais c’est un psychiatre phénoménologue, plutôt opposé à la psychanalyse. L’autre personnage important est le carme Bruno de Marie Jésus, et sa revue Les études Carmélitaines. Il a pris la tête d’un mouvement catholique de psychologie religieuse, qui vise à lire de manière non pathologique les phénomènes mystiques, à l’inverse de ce que font alors Pierre Janet (De l’angoisse à l’extase) ou Henri Delacroix à la Sorbonne. Il lance en 1935 les premières journées de psychologie religieuse, qui deviendront, à la Libération les congrès de psychothérapie religieuse, auxquels participeront, entre autres, Françoise Dolto et Jacques Lacan. Le carme aura, pendant la guerre, des sympathies collaborationnistes, ainsi que le père jésuite Paul Jury, premier prêtre français analysé, devenu analyste. La Libération voit à la fois un renforcement considérable du mouvement psychanalytique français et un creusement des oppositions en son sein, qui vont conduire à la première scission en 1953. Une des lignes de clivage passe précisément par la question des « aménagements » de la doctrine, voire de la méthode freudiennes, au nom d’une morale catholique. On peut ici regretter l’usage que fait l’auteur de la notion de « psychanalyse à la française », dont le sens n’apparaît pas toujours clairement.  S’agit-il du groupe des psychanalystes catholiques dans son ensemble, ou seulement de ceux qui sont prêts à des concessions, à l’inverse de leurs collègues qui, catholiques ou non, se reconnaissent dans une stricte orthodoxie freudienne ? On voit tout l’intérêt qu’il y aurait à clarifier cette notion, car, par exemple, dans la première acception, elle inclurait Jacques Lacan, et dans la seconde, l’exclurait.

Les années 1950 sont marquées par les efforts des psychanalystes catholiques pour favoriser la reconnaissance officielle de la psychanalyse par le Saint Siège. Or, ce ne sera jamais vraiment le cas. Gemelli s’est à nouveau raidi, et condamne désormais et la doctrine, et la méthode. Le pape Pie XII en 1953 valorise la psychothérapie aux dépens de la psychanalyse. Il définit la conscience comme un sanctuaire inviolable auquel seul le prêtre a le droit d’accéder ( donc ni les psychologues, ni les éducateurs). Les catholiques vont alors se tourner soit vers Jung, soit vers la psychanalyse américaine désexualisée, celle de Karen Horney, soit vers Lacan. Jung s’est rapproché des théologiens à la Libération, du fait sans doute de la solitude dans laquelle son attitude au cours de la guerre l’a contraint. Sa psychologie analytique fait la part plus belle à l’analyse des symboles qu’à la libido. Mais pourquoi Lacan ?  Le fait que l’auteur achève cette histoire en 1965 ne permet pas d’apporter une réponse vraiment satisfaisante à cette question. Il est certain en tout cas que lors de la deuxième scission, en 1963, les catholiques vont presque tous le suivre lorsqu’il fonde sa propre école.

On sort de la lecture de cet ouvrage passionnant en ayant appris beaucoup de choses, et aussi avec beaucoup d’interrogations. Il faut dire que la psychanalyse est un objet d’étude bien particulier, qui a donné lieu à d’intenses débats, dont l’un s’écrit ainsi : faut-il être psychanalyste pour écrire l’histoire de la psychanalyse ? La religion catholique est aussi un objet d’étude singulier, qui peut donner lieu au même type de questionnement. On peut savoir gré à Agnès Desmazières de n’avoir pas craint de relever ce double défi, et de nous avoir plongé dans ces aspects essentiels de l’histoire culturelle du vingtième siècle.

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Annick Ohayon is affiliated with the Centre de recherche Psychotropes, santé mentale, société at the University of Paris, and is working on the history of psychoanalysis in France.

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