Book review – David Frank Allen, Critique de la raison psychiatrique

screenshot-from-2015-03-09-150753L’auteur, maitre de conférences en psychopathologie à l’université de Rennes et psychanalyste, présente ici la réédition d’un texte paru en 1999 dont la démarche historienne est intéressante à plus d’un titre. L’ouvrage est composé comme son sous titre l’indique d’ « éléments » historiques – brève chronologie, courts essais, focus bibliographiques – qui amèneront le lecteur non prévenu contre cette démarche qui peut paraître pointilliste à partager l’objectif salutaire de l’auteur : contribuer à désacraliser le savoir psychiatrique en historisant les catégories qui en fondent l’existence. Plus d’un siècle après son admission dans la classification scientifique, la schizophrénie, c’est-à-dire la démence précoce apparue dans la classification allemande à la toute fin du XIXe siècle, rebaptisée et élargie par Eugen Bleuler quelques années avant la Première guerre mondiale, est évidemment un des objets adéquats pour mener à bien cette mission. A juste titre, David Frank Allen, s’appuie sur la faible stabilité théorique des hypothèses étiologiques la concernant. L’histoire de la schizophrénie apparaît bien comme un « cercle de propositions logiquement contradictoires qui brule sans cesse »(25), caractéristique qui incite l’auteur à faire sienne une maxime debordienne : dans le savoir psychiatrique – ou plutôt le non savoir – le vrai n’est qu’un moment du faux.

Je retiendrai ici les trois principaux apports qui sont à mon sens ceux de ce livre. En premier lieu une critique de la démarche rétrospective qui conduisit certains psychiatres à produire une fausse préhistoire de la schizophrénie pour en légitimer l’existence au XXe siècle, suivant en cela un modèle déjà utilisé par exemple pour consolider l’empire de l’hystérie à la fin du siècle précédent. La relecture par Macalpine et Hunter dans les années 1950 du fameux cas Haitzmann, possédé du XVIIe siècle revisité par Freud en 1923, ou encore celle des personnages shakespeariens par les psychiatres bleulériens, font l’objet d’une mise en perspective convaincante qui montre bien les impasses de l’acharnement des scientifiques à vouloir écrire une préhistoire de maladies mentales considérées comme naturelles. Que cette relecture largement posthume – un « délire de filiation » selon Allen – puisse servir aux bleulériens à détruire l’édifice freudien pour favoriser l’extension du domaine de la schizophrénie est une hypothèse plausible. On notera que la figure ancienne du possédé est réduite au rang de faire valoir nosologique quelle que soit la période étudiée, celle des années 1950 comme celle de Charcot. En second lieu, et les choses sont ici liées bien sûr, la schizophrénie est considérée par Allen comme une arme de destruction massive contre les représentations de la folie hystérique. La Première Guerre mondiale et les débats autour de la simulation jouent-t-ils un rôle si crucial dans ce basculement comme l’affirme l’auteur ? Il me semble que cette évolution qui participe d’un redécoupage des frontières entre psychiatrie, neurologie et psychologie est perceptible avant cette époque (il est en tout cas certain que contrairement à ce qu’avance Allen, la thèse utérine a été expulsée depuis belle lurette). Le triomphe de la schizophrénie est cependant bel et bien appuyé sur cet effondrement ou ce déplacement de l’hystérie dans le champ savant. En dernier lieu, il faut saluer la manière dont l’auteur s’attache à constituer une « archéologie du trou épistémologique », en exhumant plusieurs tentatives d’historisation de la schizophrénie et de la démence précoce, particulièrement celles qui émergent dès les années 1930. Prenant le contrepied des travaux d’Howells (1991) ou de Garrabé (1992), trop dépendant d’enjeux professionnels contemporains de leur écriture ou trop peu critiques à l’égard de leur objet, l’auteur présente les travaux peu connus de compilateurs anglo-saxons attachés très précocément à comprendre et à critiquer l’émergence de cette nouvelle maladie mentale. En 1932, James May, superintendant de l’hôpital de Boston, confronté à l’inflation des patients schizophrènes dans son institution, est à la recherche d’une définition précise de la schizophrénie. En l’absence d’une théorie organique consensuelle et valide, celui-ci tente de cerner les nouvelles formes de personnalités inadéquates, incapables de répondre aux attentes scolaires de son milieu, de réussir dans la société moderne, de s’adapter à une vie sexuelle normale, de faire face aux événements de la vie domestique et familiale. Cette première approche historique des textes produits sur la démence précoce et la schizophrénie illustre la manière dont les carences des hypothèses biologiques impulsent assez logiquement l’essor des interprétations sociales normatives. En 1936, Nolan Lewis, neurologue confronté au même problème est également critique face à l’ampleur que prend le diagnostic de schizophrénie dans les années 1930 au point qu’il affirme : « quand l’histoire de la démence précoce sera rédigée, elle sera l’histoire de la psychiatrie »(62). En 1951, Manfred Bleuler, fils du fondateur de la notion de schizophrénie, directeur du Burghölzli, qui a séjourné aux Etats-Unis dans les années 1930, témoigne de la désillusion qui succède à la grande période d’optimisme thérapeutique qui vient de s’écouler, celle des thérapies de choc. Les hypothèses somatiques lui semblant assez largement dans l’impasse, l’homme se tourne vers les dimensions psychologiques du sujet schizophrène et les thérapies de réhabilitation sociale. La qualité du personnage ajoute bien évidemment à ce qui paraît un tournant dans les interprétations d’une maladie dont on conteste désormais l’unité et le fondement organique. La suite de cet essai historiographique qui mène des travaux de Howells à ceux de Garrabé débouche sur un constat critique qui pourrait paraître évident à l’historien : « s’il est un enseignement qui ressort de toutes les tentatives d’historisation c’est bien que l’objet schizophrénie y est construit et reconstruit en fonction des regards qui portent sur lui » (102). Cette caractéristique légitime selon l’auteur la « mosaïque brisée » que forment logiquement ces fragments d’histoire.

Original dans sa forme et dans les textes qu’il mobilise, le livre de David Frank Allen contribue de manière stimulante à l’émergence d’une véritable historisation de la schizophrénie. Celle-ci s’inscrit clairement pour l’auteur dans une opposition théorique et historique au « retour du kraepelinisme musclé » (43) dont il constate les progrès dans les années 2000 et qui fait l’objet d’une préface offensive pour cette nouvelle édition (il faudrait s’interroger sans doute ici sur ma notion de retour qui peut poser question quand on connaît les réticences d’une partie des cliniciens français face à l’œuvre du maître allemand). On regrettera que la nouvelle édition d’un texte de 1999 ne fasse aucune mention des travaux qui depuis 15 années ont pu faire avancer l’historiographie sur ce sujet, pensons notamment et sans souci d’exhaustivité au livre de Noll (American Madness, 2011), à celui de Metzl (The Protest Psychosis, 2009, dont on trouvera un compte rendu ici), et même à celui de Boyle pourtant plus ancien (A Scientific Delusion, 1990, réédition en 2002).

Hervé Guillemain

    • Anonymous
    • June 8th, 2015

    Merci pour la clarté de votre article,
    D F Allen

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