Review: James Frame, Philosophie de la folie, trans. by Marie-Hélène Brunel et al. (2018), by Robert Samacher

Frame James, Philosophie de la folie (1860) Réflexions biographiques d’un mélancolique sur la folie et son traitement moral, Postface de Jacques Postel, Traduit de l’anglais et présenté par Marie-Hélène Brunel, Fanny Hercouët, Chantal Tanguy et David F. Allen, texte annoté par D.F. Allen, Paris, EPEL, 2018.

Nous devons à David F. Allen la publication en français d’ouvrages de langue anglaise inconnus en France et qui relatent l’histoire de la psychiatrie anglo-saxonne non seulement écrite par des psychiatres mais aussi par des patients qui ont connu l’internement. C’est le cas de James Frame, citoyen écossais qui ne signe pas la première édition de son livre parue en 1860 à la fois à Edinburgh, à Londres et à Glasgow sous le titre « The Philosophy of Insanity » qui raconte l’histoire de sa maladie et de ses internements en 1843 et 1856.

L’introduction de ce livre intitulée « Ā la recherche de James Frame » fait savoir que l’auteur de ce livre se définit comme « ancien pensionnaire de l’asile royal pour les aliénés de Glasgow à Gartnavel » mais sans faire connaître son nom, ce qui fait énigme pour ses contemporains et pose la question du statut du nom propre pour ce sujet. James Frame informe néanmoins des coordonnées de l’asile où il a été interné, donnant ainsi un indice qui permettra peut-être de trouver un jour son nom. Il ne se positionne pas seulement comme patient dévoilant ses propres manifestations symptomatiques, mais en observateur avisé, il décrit les autres patients dans leurs accès de folie. Adoptant aussi le point de vue des soignants, il s’identifie soit à l’infirmier soit au médecin et fait connaître son point de vue sur les divers traitements médicamenteux, répressifs ou sédatifs ainsi que sur les prises en charge institutionnelles. Il est sensible à l’abord thérapeutique pratiqué dans cet établissement selon la méthode de « non restraint » du Dr John Conolly qui s’oppose aux méthodes coercitives habituelles dans les traitements psychiatriques.

Les auteurs de l’introduction c’est-à-dire les traducteurs, dont David Allen, écrivent : « Frame se trouve en face de la salle au-devant de la scène, il s’adresse à nous en tant que patient, soignant, porte-parole de la « non-restraint » et critique du fanatisme religieux et colonial. Il occupe une place de greffier et condamne, avec la plus grande lucidité, les asiles privés où l’on meurt si facilement, sans oublier les appareils utilisés pour brutaliser les fous ». Il se place ainsi en arbitre ce qui lui donne l’occasion de changer de point de vue et de place : il se situe comme sujet faisant connaître le contenu de son délire mais porte aussi sur lui-même le regard du psychiatre ce qui fait dire aux auteurs de cette introduction qu’ « il s’identifie souvent à l’asile de Gartnavel par la force même de son transfert à la fois sur le Dr Alexander Mackintosh et sur la psychothérapie institutionnelle qu’il représente « par extension sur le traitement moral en tant que doctrine clinique ». Le psychiatre ainsi que l’espace institutionnel deviennent « un tenant lieu de sa subjectivité fluctuante » qui trouve ainsi un « cadre » qui le limite. Il est capable de décrire les différentes phases et manifestations de son délire et de faire entrer le lecteur dans son univers fou mais son travail intellectuel sur la folie le rend particulièrement lucide dans sa folie : « je ne connais aucune raison pour que la folie et les asiles fassent exception à la règle générale selon laquelle la connaissance réduit l’angoisse ».

Frame est un autodidacte, il le fait savoir avant même son hospitalisation, il croyait posséder de grands talents dans un domaine particulier des sciences et, que pour développer ce don, il s’était jeté corps et âme pendant des années dans les études au point qu’étudier était devenu une manie dont il ne pouvait se passer et qui le plongeait dans une grande excitation. Hospitalisé, il obtient l’autorisation d’étudier à la bibliothèque de Gartnavel, ce qui lui donne l’occasion de consulter de nombreux livres et documents qui lui permettent de se faire une opinion sur la médecine psychologique pour la faire partager et diffuser une information sur les différents modes d’hospitalisation et les traitements de son époque. Il cherche à mettre en lumière la nature de la folie et s’y emploie grâce à l’écriture de son livre. Dans les « Remarques préliminaires » du chapitre I, écrit qu’il ne peut «  s’empêcher de croire que deux causes sont nécessaires pour produire la folie, une cause mentale et une cause physique, bien qu’une seule d’entre elles paraisse évidente. » Le chapitre II est consacré à la question « De quoi est faite la folie ? », cette question trouvant « difficilement une réponse, car la ligne qui sépare la santé mentale de la folie est invisible ». Dans le chapitre III, il décrit le contenu de son délire mais aussi les délires qu’il rencontre ; le chapitre IV lui permet de rendre compte de l’effet de certains stupéfiants, en particulier du tabac ; le chapitre V aborde la question du fanatisme et de ses effets dans le domaine religieux – «  la capacité de l’âme humaine à céder aux impostures les plus audacieuses, les plus cruelles, les plus vulgaires » – ce qui n’est pas sans rapport avec la voix dans son délire. Le chapitre VI propose les « Connaissances nécessaires à la préservation de la santé physique et mentale ; le chapitre VII pose la question de l’hygiène ainsi que les différents types d’établissement et le travail des surveillants. Le chapitre VIII évoque le travail et les distractions comme éléments de guérison, moyens de socialisation tels que le préconise « le traitement moral » qui annoncent les méthodes d’ergothérapie actuelles. Le chapitre IX intitulé « Une chose effilochée et rafistolée » rassemble différents conseils qui vont de l’assurance-vie aux conseils destinés aux parents des fous. Le chapitre X se recentre sur le fonctionnement de l’asile de Gartnavel jusqu’à clore le propos de ce livre en proposant des rapports détaillés d’autopsie ainsi qu’une réflexion sur l’inceste et une conjuration de fantômes mélancoliques.

James Frame est hospitalisé pour la première fois à l’asile de Gartnavel de la fin juin à la fin novembre 1843, internement demandé par Robert Frame, son frère. Dans un document d’admission daté de 1843, James Frame « expliquait à son arrivée à l’hôpital qu’un démon lui avait ordonné de détruire sa femme et qu’il s’était donc livré à la police ». Il apparaît que l’un des symptômes principaux de James Frame est « l’aversion envers ses proches ». James Frame trouve refuge à l’asile tout en maintenant sa conviction qu’il s’agit d’ « un baraquement de banditi », parce qu’au réveil à la suite du premier épisode délirant qu’il assimile à un cauchemar, il voit à l’extérieur par une brèche dans le mur de sa cellule, des hommes qui ressemblent à des soldats alors la conviction que les prétendus patients ne sont autres que des brigands s’impose : il n’y avait aucun homme fou ou honnête ou patient dans cet établissement. Il écrit : « Cette idée resta longtemps très forte et même après avoir quitté l’asile, je ne m’en étais pas débarrassé. » Le sentiment de persécution est d’emblée présent : convaincu qu’il fait savoir trop clairement à sa femme que des bandits sont présents dans l’établissement, ceux-ci l’ont exécutée, ce qui le « plongea plus encore dans la folie ». Même si l’idée délirante de la présence de ces bandits régresse, elle persiste et se maintient comme conviction. Elle accompagne un axe mélancolie-persécution inscrit structurellement.

Durant l’été 1856, il demande lui-même un nouvel internement car écrit-il :  « Une mauvaise santé et de l’angoisse à propos de ma famille avaient mis mon cerveau dans un état qui le prédisposait à une attaque […] Je n’étais pas aussi mal que je l’avais été auparavant […] je savais que même si je devenais très fou, j’étais dans un endroit où je ne pouvais plus blesser personne : aussi, je connaissais fort bien l’asile, et ne souffrais plus des délires qui m’avaient tant hanté auparavant sur la nature de celui-ci. ». Se sentant suffisamment mal pour n’être pas en sécurité en dehors de l’isolement et de nouveau traversé d’impulsions violentes, ne pouvant lutter seul contre elles, il se réfugie à l’asile ; ce deuxième internement a un effet apaisant. Malgré son aliénation, cet homme a su se montrer clairvoyant. Frame n’est pas dans la position d’un Daniel-Paul Schreber qui, au tout début du siècle suivant écrit ses « Faits mémorables d’un malade des nerfs »[1] pour en faire un plaidoyer de juriste dont la finalité est d’obtenir son élargissement de l’hôpital psychiatrique et le rétablissement de ses droits de citoyen sans jamais remettre en question son délire, construction délirante qu’il érige en vérité universelle.

Frame ne cesse pas de s’interroger sur l’étiologie de sa maladie et nous fait part des connaissances de l’époque concernant la folie et en particulier les aspects mélancoliques et maniaques qui le concernent, il décrit ainsi sa propre position subjective. Il rappelle que sa manie de l’étude et l’absence de sommeil le mènent à un état d’excitation et d’épuisement tels qu’une nuit « une pulsion démoniaque » le saisit « qui lui ordonna de détruire celle qui, par-dessus tous les êtres vivants méritait le plus son amour ». Il livre un violent combat contre cette « pulsion démoniaque » et préfère plutôt mordre le bois de son lit avant de se réfugier au commissariat pour implorer qu’on l’enferme. Après cette crise, la mort sous n’importe qu’elle forme s’impose à lui. Ce qui n’est pas sans évoquer la description de fin du monde et de mort du sujet évoqués par le Président Schreber.

Durant le premier épisode de son hospitalisation, Frame est hanté par la maladie et la mort de ses proches, il entend la voix gémissante et les cris de son fils favori. « En raison de sa faiblesse », cet enfant criait « j’ai faim, père, j’ai faim ». Ces cris lui font perdre le peu de raison qui lui reste. Ils le persécutent et le confrontent à la mort de l’enfant et à sa propre mort. Il traverse les feux de l’Enfer et convoque des images d’incandescence dont les cris de son fils qui « brûlent son cœur comme du feu ». Il pose ainsi la question de la mort dans la structure psychotique.

Lorsqu’il sort de son état stuporeux et de ce cauchemar qu’il qualifie de « sommeil mortel », une voix l’informe qu’il était dans un endroit qu’il occupe depuis « mille ans », et cette même voix lui répond devant l’énigme présente : « tu ne mourras point. » Il nous fait ainsi savoir qu’ « il ne peut mourir et que le temps pour lui est infini ». Les auteurs de l’introduction commentent le facteur « essentiel qui sépare et distingue le deuil mélancolique du deuil névrotique » c’est la perception d’une temporalité sans fin. Frame écrit : « L’idée de ne jamais mourir frappa plus mon âme de terreur que ne l’eût fait une condamnation à mort sur le plus couard des hommes». Le sujet mélancolique présentant un syndrome de Cotard souffre de ne pas rencontrer la limite de la mort et d’éprouver la torture de l’immortalité en même temps « qu’il semblerait que la destruction totale, rien de moins, soit en mesure de satisfaire l’esprit aliéné. »

Comme les auteurs de l’introduction le soulignent, Frame « ne cherche pas à plaire au lecteur, son projet au contraire, est de dire le vrai à propos de l’asile, des bandits, des fantômes et de « L’estomac Méchant » qui le persécute : « Souvent je ne pouvais pas dormir, ni même tenter d’essayer de dormir. Car cet esprit qui avait élu domicile dans mon estomac répondait à toutes mes pensées et insistait très fortement sur le fait que je devais l’écouter pendant qu’il me lisait un livre » qui n’était autre que « Le manuel de l’Enfer, la bible des damnés », ce qui rend compte d’un délire d’influence accompagné d’ une persécution d’organe contre lesquels il chercha à se défendre en n’écoutant plus la voix, ni son livre et parce qu’il était persévérant, la voix finit par s’éteindre ainsi que le délire qui, affirme-t-il, finit par disparaître peu à peu complètement.

« La voix de cet esprit qui avait élu domicile dans son estomac, nous rapproche parfois du langage d’organe[2] que Freud va théoriser plus tard. » nous font savoir les traducteurs. La persécution d’organe relève de l’hypocondrie. Le premier certificat d’internement nous informe qu’il pense que « son état est lié à quelque chose d’explosé dans son intérieur […] il a une immense quantité de sang dans ses intestins ». Le désordre des organes évoqué, est proche du syndrome de Cotard.

La force de l’auto-observation de Frame est de souligner également l’importance du lien social dans le soin, l’accueil du Dr Mackintosch à l’hôpital de Gartnavel, mais également l’appui et la présence constante de sa femme et de sa famille ont été pour lui « un point fixe dans un océan troublé », bénéficiant également de l’aide d’un cousin qui lui procure une sorte d’ « emploi aidé ».

Dans la postface de cet ouvrage, Jacques Postel souligne que le témoignage de Frame «est aux antipodes du grand enfermement : en effet, il demande aide et protection, les obtient et devient le porte-parole d’un aliénisme à visage humain ». D’après les recherches d’archives de Fanny Hercouët, écrit Jacques Postel, Frame s’identifie « au corps soignant au point de devenir aide-soignant. Il maintint des contacts avec l’asile après sa sortie définitive. »

Ce livre s’avère être un document clinique de première importance au même titre que le livre de D.P. Schreber. Il enseigne sur les liens entre mélancolie et persécution et nous fait participer à un délire particulièrement riche qui pose la question de la construction permettant ici la sortie du délire. En même temps il nous interroge sur l’unité de la psychose comme organisation structurelle qui n’inscrit pas la mort en tant que limite.

Dans l’introduction, les traducteurs exposent les difficultés auxquelles ils ont été confrontés devant un tel texte, la langue française ne permet pas une traduction absolument fidèle de l’anglais de Frame, difficulté que nous avons aussi rencontrée par ailleurs et nous partageons l’idée « qu’il est pourtant difficile de réfléchir sur la structure psychotique si l’on ne tient pas compte de la sonorité et des associations par homophonie. » Cependant devant les difficultés de traduction rencontrées, ils ont préféré respecter l’esprit de Frame plutôt que la lettre « par respect pour un homme qui a traversé plusieurs fois l’Enfer et qui a cru utile de partager ses perceptions avec nous. » Ce qui a permis de rendre le récit et les commentaires de Frame d’autant plus proches et vivants dans une actualité qui fait enseignement.

Robert Samacher       (26 décembre 2018)

[1] Schreber D.P., 1903, Denkwüdigkeiten eines Nervenkranken, Oswald Mutze, Leipzig., Mémoires d’un névropathe, traduit de l’allemand par Paul Duquenne et Nicole Sels, Paris, Seuil, 1975.

[2] Référence à l’article de Bernard Mary « Freud et le langage d’organe », in Savoir de la psychose, Paris, De Boeck, 1999, p. 17-63.

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