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Transsexualisme et psychiatrisation


Deux points nodaux entourent la déclaration politique de Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, sur une éventuelle dépsychiatrisation via sa sortie des « affections de longue durée » de la classification de la Sécurité sociale ? L’une concerne le statut médico-légal de la psychiatrie (en quoi la psychiatrie est-elle compétente ?) et le statut de « maladie mentale » apte à distinguer le sain du pathologique, le « normal » de « l’anormal ». Dépsychiatrisation ou déclassification administrative de la prise en charge ? Comment vont être régulées les transitions médico-chirurgicales et juridiques ? Que « dépsychiatrise-t-on » derrière cette déclassification, s’interroge la communauté trans ? En question, le statut des liens entre médicalité et légalité et la contestation de terrain soulevant la « psychiatrisation des différences » sur le mode de l’inégalité des « sexes sociaux » et l’ethnicisation majorité/minorité d’une partie de la population dans une démocratie moderne. Plus largement, le débat d’idées sur le terrain des identités sexuelles concurrencées conceptuellement par les « identités de genre » décrit dans la déclaration des principes de Jogjakarta[1] et plus récemment le rapport de Thomas Hammerberg[2] reliant le fait universel « trans » aux droits universaux de l’Homme.

Historiquement et depuis les travaux de Harry Benjamin en 1953 distinguant homosexualité et transsexualisme à la version IV du DSM remplaçant  « trouble mental » par « trouble de l’identité de genre », la définition n’a cessé de dédiagnostiquer le « sujet mental » en « sujet social ». Tout se passe comme si, rendu visible, il se défaisait  du cadre qui l’avait constitué en le plaçant dans une aporie conceptuelle hésitant entre soins et mutilation, délire et énigme et constituant le différent en Autre, premier pas vers une « affection » non constituée cliniquement. Le cadre « psychiatrique » semble désormais brûler la délégation politique à l’instance psychiatrique chargée de son contrôle au cas par cas. De psychiatrique, l’objet n’en a que le nom de l’instance et la forme de son contrôle via un protocole dont le seul rôle est le contrôle de la conception de la « différence des sexes » régulatrice d’un type de société. Retour sur un historique que propose Karine Espineira[3] :

En 1953, le Dr Harry Benjamin[4] décrit le transsexualisme comme une entité nosographique qui n’est ni une perversion, ni une homosexualité : « Le transsexualisme est le sentiment d’appartenir au sexe opposé et le désir corrélatif d’une transformation corporelle ». En 1968, Robert Stoller définit à son tour le transsexualisme comme « la conviction d’un sujet biologiquement normal d’appartenir à l’autre sexe ; chez l’adulte, cette croyance s’accompagne, de nos jours, de demandes d’interventions chirurgicale et endocrinienne pour modifier l’apparence anatomique dans le sens de l’autre sexe »[5].

En 1982, René Küss donne cette définition[6] : « Sentiment profond et inébranlable d’appartenir au sexe opposé, malgré une conformation sans ambiguïté en rapport avec le sexe chromosomique et besoin intense et constant de changer de sexe et d’état civil ». En 1984, le DSM-IIIR classe le transsexualisme dans les troubles de l’identité sexuelle[7].

En 1987, Charles Frohwirth, Jacques Breton et A. Gorceix  reprécisent[8] : « Le transsexualisme est une affection mentale rare qui consiste, chez un sujet normalement constitué, en la conviction d’appartenir au sexe opposé. Cette conviction est précoce, permanente et inébranlable.

Les définitions posent toutes le « sujet trans » dans ce rapport à la binarité biosociale que recoupe les Descriptions cliniques et directives pour le diagnostic[9] dont les concepts sont empruntés aux discours pathologisant l’homosexualité. Ainsi, « l’inversion de l’identité sexuelle » devient-elle un « trouble de l’identité sexuelle ». Notons également que le point A soutient/produit la définition B : A. Identification intense et persistante à l’autre sexe ; B. Sentiment persistant d’inconfort par rapport à son sexe ou sentiment d’inadéquation par rapport à l’identité de rôle correspondante. Ce qui est socialement exact, lié à une tradition historique, va devenir cliniquement exact, non lié à une tradition et une société, ce que démentent l’anthropologie et la recherche de terrain par les collectifs et les chercheurs-euses. En France, le début du contrôle est historiquement lié au mariage de Coccinelle et non par le nombre de demande ou l’inefficacité des suivis se réduisant à une réaffirmation du « modèle de société ». Les attendus de la psychiatrie manquent totalement. Répondre à cette demande oblige donc à constituer des dès lors que le « fait trans » devient socialement visible. L’étude du Président Scherber par S. Freud va devenir ainsi, ce cas princeps après coup que va compléter Lacan. Dès lors, les définitions vont se succéder mais toutes empruntent à une pathologisation du sujet.

Les modalités de la prise en charge suivent fidèlement la crispation qui perdure dans cette hésitation entre « valider un délire » ou répondre pragmatiquement dans le sens du modèle « binaire » de société qui vient constituer en creux un sujet non-sujet. A partir des années 80, on opère en France mais elles sont strictement cadrées par la règle d’indisponibilité de l’état de la personne instituée en loi juridique et sociosymbolique et non par un cadre médical. Le « légal » d’une norme surplombante vaut pour diagnostic non du transsexualisme (de l’aveu des psychiatres, il est toujours cette « énigme ») mais du cadre de contrôle. Outre la totale dépendance à un psychiatre composant sa « compétence » en décidant qui est qui, triant transsexes et transgenres sur quelques critères, les opérations sont régulièrement ratées, les chirurgiens déclarant qu’ils « sont sous le coup de la loi » et la législation « mise devant le fait accompli ». Les trans, une patate brûlante ? En terme pratique, le chiffre de quelques personnes opérées par an, cadre en fait l’exercice dans la décennie 80’. On maintient les personnes trans dans un isolement, social comme conceptuel, que même l’intégration dans le nouveau genre peine à asseoir la reconstruction psychosociale d’où le chômage récurrent. Le sujet trans doit rester une exception silencieuse sans recours que va partiellement rompre la condamnation de la France par la cour européenne en 1992 lui enjoignant une solution administrative au problème des papiers d’identité. Les valeurs associées à des formes d’identités historiquement datées et institués en sont l’enjeu d’un débat politique et non un débat scientifique et philosophique.

Une telle décision est une décision de société et non une (simple) décision politique. La dépsychiatrisation prend le sens d’un changement de société et un exemple parmi d’autre des savoirs queers reformulant ces formes et instillant ce « trouble » dans l’ordre des genres alignés sur la croyance de la différence fondatrice des sexes . La France est le premier pays au monde à sortir le transsexualisme de la liste des affections psychiatriques ? Elle va devoir revenir sur tous les discours, thèses, théories qui ont composé une opprobre culturelle de fond telle que la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité) hésite encore et toujours à prendre parti et faire de la transphobie un crime comme l’homophobie, le racisme et le sexisme.

Maud-Yeuse Thomas

chercheuse indépendante

http://natamauve.free.fr

fondatrice de Sans Contrefaçon avec Karine Espineira


[1] http://www.yogyakartaprinciples.org.

[2] http://europe-liberte-securite-justice.org/2009/07/30/les-droits-fondamentaux-des-personnes-transgenres-doivent-etre-respectes-thomas-hammarberg-commissaire-aux-droits-de-l’homme-du-conseil-de-l’europe/

[3] Karine Espineira, La transidentité. De l’espace médiatique à l’espace public, Ed. L’Harmattan, 2008.

[4] Benjamin, H. Transvestism and transsexualism. Int. J. Sex. 1953.

[5] Stoller R.J. Recherches sur l’identité sexuelle à partir du transsexualisme, Gallimard, 1978. Collection : connaissance de l’inconscient, p. 406. La version anglaise date de 1968.

[6] Küss R. Rapport de la séance du 29 juin 1982.

[7] DSM IIIR, Washington DC, 1984, Paris, Milan, Barcelone, Masson, 1996, pp. 74-77.

[8] OMS, (1993b), F64.x Troubles de l’identité sexuelle, in CIM-10 / ICD-10 Classification internationale des troubles mentaux et des troubles du comportement. Descriptions cliniques et directives pour le diagnostic, Genève, Paris, Masson, p. 123.

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