Book review: Nina Salouâ Studer, The Hidden Patients. North African Women in French Colonial Psychiatry

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Studer, Nina Salouâ. The Hidden Patients. North African Women in French Colonial Psychiatry. Köln, Weimar, Wien: Böhlau Verlag, 2016. 320 p.

L’ouvrage de Nina Studer est issu de sa thèse de doctorat, soutenue à l’Université de Zurich en 2012. Ce travail relève principalement d’une histoire des discours et représentations de la psychiatrie coloniale française, et s’inscrit dans la continuité des recherches menées sur le sujet depuis une vingtaine d’années. L’originalité de cette étude, qui reprend les sources traditionnellement mobilisées par les historiens, repose sur la manière dont la chercheuse interroge ces documents : à partir d’une réflexion centrée sur le genre, elle questionne la place accordée aux femmes dites « musulmanes » dans les publications psychiatriques consacrées au Maghreb colonial (Maroc, Algérie, Tunisie). Pour ce faire, elle analyse avec précision les textes écrits par une centaine de psychiatres entre 1883 et 1962 – psychiatres dont les parcours professionnels sont utilement résumés en appendice de l’ouvrage. De cet examen détaillé, l’auteur tire le constat de l’absence des patientes « musulmanes » dans la production psychiatrique coloniale, et cherche dès lors, au fil des cinq chapitres thématiques qui composent son travail, à comprendre les raisons de ce phénomène.

Dans les premières pages du livre, Nina Studer étudie la façon dont les psychiatres réinvestissent les représentations et préjugés traditionnels pour expliquer le faible nombre de femmes « musulmanes » prises en charge par leurs soins. Deux théories parmi celles avancées par les médecins sont notamment mentionnées par l’auteur. La première, qui émerge à partir de la fin du XIXe siècle, considérait que ces femmes étaient protégées des maladies mentales du fait de leur vie recluse et passive, et de leur éloignement de la civilisation. La deuxième, issue des réflexions de l’« École d’Alger », défendait l’idée selon laquelle la folie des femmes « musulmanes » était difficile à détecter, en raison notamment de la proximité entre les psychologies « normales » et « pathologiques » des populations « indigènes ». Selon les promoteurs de cette deuxième approche, le faible nombre de ces patientes particulières dans les institutions coloniales était aussi justifié par le fait que les familles concernées refusaient de les envoyer à l’hôpital, devant le risque de les voir examinées et traitées par des hommes.

La suite de l’ouvrage est l’occasion pour Nina Studer de se demander si le peu d’espace réservé aux malades « musulmanes » dans les sources consultées était véritablement la traduction de leur faible présence au sein des établissements psychiatriques établis en Afrique du Nord. A cette question l’auteur répond par la négative, assurant que l’absence des femmes musulmanes dans ces institutions était bien d’avantage « imaginée » que réelle. Si elle ne remet pas en cause le fait qu’elles furent sous-représentées dans les hôpitaux en comparaison des autres catégories de malades, la chercheuse considère que l’importance accordée à ces patientes dans les discours psychiatriques ne reflétait pas non plus leur place réelle au sein des établissements coloniaux : à l’appui de son argumentation, elle avance que le faible intérêt des médecins dans leurs travaux s’est maintenu malgré l’augmentation progressive du nombre de patientes « musulmanes » prises en charge.

Pour Nina Studer, la rareté des réflexions spécifiquement consacrées à ces femmes est davantage à mettre en relation avec ce qu’elle désigne comme « l’arbitraire avec lequel les psychiatres coloniaux français composaient leurs textes théoriques » (p.235). Ce point illustre d’ailleurs l’une des conclusions principales de son travail : le silence des sources à propos des patientes « musulmanes » en dit en réalité d’avantage sur les médecins qui écrivent ces textes que sur les malades elles-mêmes. Le chapitre conclusif comprend ainsi plusieurs remarques intéressantes sur la production du savoir psychiatrique colonial : l’auteur y insiste en particulier sur les décalages et contradictions entre les discours théoriques et les pratiques médicales des psychiatres, y mentionne l’importance de la recherche de respectabilité dans le choix des sujets des travaux académiques, et y rappelle que les médecins se citaient sans cesse les uns les autres afin de légitimer leurs argumentations respectives. Elle écrit même, à la page 222, que les psychiatres coloniaux constituent l’objet véritable de son étude : si la remarque ne manque pas d’intérêt, il est toutefois regrettable que cette perspective n’émerge véritablement qu’au terme de l’ouvrage ; assumer dès le départ cet angle d’analyse, consistant à mettre en lumière les réseaux, influences et transferts qui unissaient ces praticiens, aurait peut-être conduit la chercheuse à orienter différemment certains développements.

Notons également que si les démonstrations de Nina Studer sont plutôt convaincantes lorsqu’il s’agit d’examiner les discours et représentations des psychiatres coloniaux, elles le sont parfois moins dans les passages consacrés aux pratiques de ces mêmes médecins. L’auteur souligne à plusieurs reprises le caractère fragmentaire des informations fournies dans les sources imprimées sur les pratiques quotidiennes dans les hôpitaux. Elle tire malgré tout de ces quelques données des conclusions sur les modes d’internement ou sur l’application de certains traitements et diagnostics aux malades « musulmanes ». Or il n’est pas certain que l’hypothèse de la « criminalisation » des procédures d’admission, ou celle considérant que les innovations thérapeutiques ont été testées sur les patients « indigènes », résiste à la consultation des sources de la pratique (rapports médicaux, dossiers individuels de malades, etc.), que la chercheuse a fait le choix de ne pas mobiliser.

Il est enfin regrettable que Nina Studer ne fasse pas davantage apparaître les évolutions dans les discours, représentations et pratiques qu’elle étudie. L’argument, défendu en introduction (p.23), selon lequel les descriptions et commentaires consacrés aux femmes « musulmanes » semblent « presque séparés des contextes historiques » dans lesquels ils s’inscrivent peine en effet à convaincre. Car si, comme le montre l’auteur, certaines représentations paraissent étonnamment stables tout au long de la période, plusieurs des analyses qu’elle formule laissent malgré tout entrevoir des évolutions (sur le rôle attribué à la civilisation ou sur l’importance des psychoses puerpérales par exemple), selon des chronologies différenciées qui auraient mérité d’être mises en avant.

Le projet de Nina Studer constituait un véritable pari : parvenir à construire une réflexion à partir d’une absence – en l’occurrence celle des femmes « musulmanes » – dans les sources qu’elle étudie, là où les historiens se nourrissent souvent de la présence (voire de l’omniprésence) de leur objet dans les documents qu’ils mobilisent. De cette absence, la chercheuse tire finalement plusieurs conclusions sur la production du savoir psychiatrique, rappelant aussi la pertinence d’introduire la catégorie du genre dans l’étude de la psychiatrie coloniale. Mais la rareté des éléments exploitables dans les textes qu’elle interroge entraîne aussi plusieurs limites, que la mise en relation avec des archives de la pratique aurait peut-être pu permettre de dépasser.

— by Paul Marquis

 

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