Review – The Weighty Body. Fat or thin, vanity or insanity (Lannoo, 2010)

Par Julie De Ganck

Vingt ans après sa première exposition intitulée Saintes de carême, filles miraculeuses et artistes de la faim, en 1991, le musée du Docteur Guislain reprend le thème de l’anorexie pour monter sa nouvelle exposition qui se tient à Gand du 8 décembre 2010 au 8 mai 2011. Pourquoi certaines personnes refusent-elles de s’alimenter ? A travers cette question, le catalogue prend le corps pour objet d’étude et s’interroge sur la gestion de l’apparence physique dans la société occidentale. Intermédiaire entre soi et le monde, le corps et l’apparence sont soumis à diverses pressions et injonctions : religieuses, médicales, sociales ou politiques.

Dans un format pratique et facilement manipulable, ce livre est riche en illustrations de bonne qualité. La mise en page des textes et des illustrations invite les lecteurs et lectrices à voyager entre ces deux types d’expressions qui se répondent et se complètent, témoignant de l’atmosphère de l’exposition. Cette présence visuelle du sujet est un véritable atout pour un livre traitant de l’apparence. Le livre contient un avant-propos, une introduction générale, six articles à proprement parler et une présentation d’œuvres d’art commentées et mises en contexte. Mise à part la présentation des oeuvres d’art dont le texte est en néerlandais, la totalité des articles sont traduits en français et en anglais en fin de volume, mettant ce catalogue à la portée d’un public international.

La mise en perspective historique du traitement du corps et de l’apparence est surtout intéressante pour les historiens travaillant sur les thèmes des « troubles » de l’alimentation et de l’identité. Ils y trouveront matière à réflexions théoriques et à comparaisons historiques. Cependant, le catalogue vise un public plus large que celui des historiens professionnels. L’objectif principal semble bien de donner à la société civile en général les outils philosophiques et historiques nécessaires à la critique de faits de société comme l’anorexie. Cependant le langage n’est pas toujours soutenu et il y a un certain décalage entre des articles scientifiques et de vulgarisation.

Le premier article d’Ignaas Devisch (« Ceci est mon corps ») et le dernier de Pieter Bonte (« Le corps fantastique ») abordent tous les deux la thématique du corps et de la liberté en posant la question de l’auto-détermination de soi et de son expression corporelle. Ils relèvent un paradoxe de notre société qui, en promouvant la libération de chacun vis-à-vis de règles et de systèmes « oppresseurs » afin de nous trouver nous-mêmes, engendre un besoin de réflexivité pour trouver son « vrai » soi en son fort intérieur. Le corps devient alors un enjeu important car il est un donné naturel qu’il nous faut aujourd’hui toujours façonner et améliorer pour le faire correspondre à notre « véritable » nature. Dans ce cadre, la médicalisation des questions identitaires est critiquée dans une perspective d’histoire culturelle et de bioéthique, pour n’abandonner la dignité humaine ni à la nature ni aux biotechnologies.

L’article de l’historien Evert Peeters « Un esprit démocratique dans un corps socialiste » est une belle illustration de cette quête contemporaine de l’intériorité. Durant l’entre-deux guerres, la jeunesse ouvrière du mouvement socialiste belge conceptualisa le corps et l’esprit pour en faire des outils de réformisme et de changement social. La volonté de lutter contre l’embourgeoisement des classes populaires, dû aux transformations du mode de vie grâce aux premières législations sociales, mène les jeunes socialistes à redéfinir le socialisme comme une « réforme intérieure » lors de la rencontre internationale des jeunes socialistes en 1921. A cette réforme psychologique s’ajouta une nouvelle culture physique devant concrétiser cet idéal.

Trois articles sont consacrés à l’anorexie. Dans « la minceur envers et contre tout »,Walter Vandereycken et Ron Van Deth, auteurs du livre Van vastenwonder tot magerzucht. Anorexia nervosa in historisch perspectief (1988), produisent une fresque historique de l’idéal de la minceur et des idées médicales et sociales sur l’obésité. La médecine a en effet théorisé l’obésité comme maladie au XIXème siècle, au moment où l’idéal de minceur et le corps normé de l’homme moyen de Quetelet firent leur apparition. Comme médiateur entre le monde naturel et le monde social, la médecine aurait eu tendance à stigmatiser des comportements individuels perçus comme immoraux sans prendre en compte le système social dans son ensemble pour les expliquer.

L’article d’Yoon Hee Lamot « La sainte faim », tiré du livre des auteurs précédents, revient plus particulièrement sur l’histoire du jeûne dans la société chrétienne européenne du moyen-âge. Le jeûne était un moyen de s’élever spirituellement en se détachant de ses besoins terrestres ressentis corporellement. L’Eglise a rapidement réglementé la pratique du jeûne. Elle combattait ses formes extrêmes, voyant dans cet extrémisme une prétention des fidèles à entrer directement en contact avec le Seigneur sans passer par l’intermédiaire de l’Eglise. Soucieuse de discréditer ces jeûnes extrêmes qui étaient l’objet d’une dévotion populaire importante, l’Eglise voulu dénoncer la supercherie de certains jeûnes. Elle demanda alors à des médecins d’établir des critères de discrimination entre « vrais » et « faux » jeûnes. Il y a ici un parallèle intéressant à faire entre le rôle de médiation de l’Eglise pour l’accès des fidèles à Dieu au moyen-âge et le rôle de médiation de la médecine contemporaine pour l’accès des patients à la santé. Malgré cela, cet article est certainement de talon d’Achille du livre. Espèce d’excroissance de l’article de Walter Vandereycken et Ron Van Deth, sa présence est source de répétitions. De plus, l’auteur rapporte des propos historiques sans distanciation critique, ce qui est particulièrement irritant pour des historiens. Il écrit par exemple en parlant de Saint-Antoine (251-356 après JC), qui aurait quitté ses terres et vendus tout ses biens pour aller vivre seul dans une caverne, qu’il ne mangea presque pas durant vingt ans mais « ne maigrit pas de façon frappante et atteignit l’âge de 105 ans sans avoir perdu une seule dent » (p. 147) ! On aurait aimé que ce fait ne soit pas présenté comme une vérité historique.

L’article écrit par la psychologue et psychothérapeute spécialiste de l’anorexie nerveuse Myriam Vervaet est quant à lui intéressant pour écrire l’histoire de la psychologie et de la psychiatrie en Belgique. L’auteure y décrit son parcours professionnel et personnel depuis le choix de ses études jusqu’à sa carrière dans le traitement psychothérapeutique de l’anorexie. Ce faisant, l’auteure rend compte du contexte d’émergence de la psychologie en Belgique dans les années septante. « Le corps ‘idéal’ comme cuirasse contre le désordre mental » fait aussi un historique et une critique sociopolitique des théories psychologiques expliquant l’anorexie. Elle montre la pression sociale qui s’exerce sur le corps des femmes. Cette pression ferait craindre à certaines femmes de ne jamais pouvoir se conformer aux critères corporels de leur époque. Elles préféreraient alors se réfugier dans un monde où leur volonté propre devient leur unique norme.

Julie De Ganck est historienne contemporaine diplômée de l’Université Libre de Bruxelles. Intéressée à l’histoire des sciences, de la médecine et de la sexualité, elle commence une thèse de doctorat consacrée à l’histoire des traitements médicaux des organes génitaux et de leurs fonctions en Belgique entre 1889 et 1968.

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