Compte rendu : Anouck CAPE, Les Frontières du délire (2011)

Poésies de la déraison

Anouck CAPE, Les Frontières du délire : écrivains et fous au temps des avant-gardes. Paris : Honoré Champion, 2011

kandinsky

Dix ans après l’excellent ouvrage de Juan Rigoli[1], Anouck Cape nous livre une étude qui en constitue un prolongement chronologique en s’attaquant aux liens intimes unissant psychiatrie et littérature dans la première moitié du XXe siècle. Examiner l’émergence de l’avant-garde dite historique au travers de l’enchevêtrement de ces deux discours, interroger son rapport à la folie, déchiffrer les représentations subversives qui la sous-tendent : tel est le triple dessein ambitieux que nous offre l’auteure dans son premier livre. Il s’agit ici non seulement de tenter de lire la folie sous un angle historique, mais également d’examiner la manière dont elle fut pensée, dite, écrite ;  la manière dont elle contribua à façonner l’imaginaire culturel moderne.

L’image n’étonne plus : on connaît les expériences d’André Breton et de ses amis dans le terrain de la médecine mentale. Que les surréalistes aient fait de la folie leur muse, cela n’a rien de nouveau ni de surprenant. En effet, tel que le remarque d’emblée l’auteure, « Lier folie et écriture, c’est reconduire l’un des grands lieux communs de notre modernité, proférer à haute voix les mystères d’une parenté si intime qu’elle en semble naturelle, tombant sous le coup de l’évidence. » (p. 7) Or, dès lors qu’on tente de reconstruire la genèse d’une alliance désormais mythifiée, on s’aperçoit que les chemins qui y ont mené furent souvent pour le moins sinueux. C’est ce parcours que Cape tente de retracer ici, en délinéant ce qu’elle appelle un « déplacement de frontière », véritable bouleversement culturel qui transforma le pathologique en objet de prédilection.

« Les dégénérés ne sont pas toujours des criminels, des prostitués, des anarchistes ou des fous déclarés : ils sont aussi maintes fois des écrivains ou des artistes », observait le Dr Max Nordau en 1894 [1892]. À l’aube du XXe siècle, les aliénistes convergent : l’art moderne est malade. Soulignant la parenté entre écrits asilaires et littérature contemporaine, ils voient dans ces textes les traces d’un délire commun. La thèse n’est pas nouvelle ; elle constitue un leitmotiv imprégnant le discours médico-psychologique depuis le milieu du XIXe siècle. Seulement, l’arrivée de formes nouvelles vers 1900 relance le débat. Ainsi les créations langagières des avant-gardes sont-elles systématiquement approchées sous l’égide d’un discours pathologisant. Textes décousus, illogiques et elliptiques témoigneraient d’une infériorité mentale car renvoyant aux propos incohérents de la folie. Tout comme les productions asilaires, ces écrits déstructurés serviraient de véritable outil diagnostique permettant aux médecins de déceler chez leurs auteurs des stigmates de dégénérescence.

Au langage psychopathologique de la clinique, les écrivains eux-mêmes se mêlent peu. Si divers critiques plus conservateurs se font l’écho des débats médicaux (un commentateur voit dans les œuvres de Picabia, de Soupault, d’Apollinaire et de Cendrars « les propos incohérents du délire », un autre compare ces productions à une « intoxication artistique et littéraire »), on leur accorde peu d’importance au sein même du mouvement (ainsi Picabia, en réponse à ce dernier critique, lui propose par exemple une thérapie simple consistant en une « cure de dadaïsme »).

La réaction est autre cependant quand la comparaison vient de l’intérieur. Lors d’une conférence publique en 1919, l’écrivain Paul Dermée, respecté membre de l’intelligentsia parisienne, effectue un parallèle explicite entre inventions langagières des avant-gardes et productions asilaires. Scandale. Cette affaire est d’une « étonnante maladresse », s’indigne Breton dans une lettre à Tzara. Raymond Radiguet écrit à son tour au chef de file du dadaïsme au nom de Reverdy, de Breton, d’Aragon et de Soupault en le priant « de ne pas publier leurs poèmes si le prochain cahier Dada contient des poèmes de Paul Dermée ». Décidément, dans l’immédiate après-guerre, on s’oppose au sacrilège qu’est la parenté effectuée entre textes d’écrivains et textes de fous. Un tel parallèle ne concorde pas avec la nouvelle vision de la littérature que ces poètes tentent de légitimer.

Ce n’est que quelques années plus tard que se produira un bouleversement des attitudes. Au début des années 1920, les membres de l’avant-garde octroieront peu à peu à ces « langages pathologiques » une valeur esthétique indéniable. Cape pose 1924 comme année charnière. C’est cette année qui voit notamment la publication du premier Manifeste du surréalisme dans lequel Breton, initialement ambivalent, se déclare séduit par les élucubrations des fous qu’il avait eus l’occasion de côtoyer lors de son internat en psychiatrie. La même année, le périodique Les Feuilles libres publie divers textes de malades mentaux qui, pour la première fois, y sont intégrés au même titre que ceux des autres auteurs. Éluard dans ce même numéro signe un article offrant une apologie dithyrambique de ces poèmes de fous. Les écrits asilaires inspirent désormais les littérateurs qui se plaisent à en faire l’éloge. On se réclame librement de ce style sans entraves qui reflète l’épanchement d’une irrationalité exaltée, véritable miroir posé à l’inconscient.

Ainsi, vers le milieu des années 1920 « le pathologique est transformé en matériau poétique » (p. 141). Les genres s’entrecroisent, une nouvelle forme d’écriture est authentifiée. Les poètes revendiquent désormais un style expérimental qui se rapproche de celui de la clinique et qui en emprunte tant les caractéristiques formelles que les pratiques d’écriture. Étendre la notion de poésie, appliquer le précepte rimbaldien de faire art avec « la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs » (1873), telles sont les doctrines qui désormais prévalent dans le cercle de l’avant-garde.

1924, donc, année charnière. Cape continue son récit. Elle décrit les recherches de Raymond Queneau, qui dans sa célébration de l’incroyable créativité langagière des « fous littéraires » collectionne des écrits asilaires dont il désire révéler le potentiel poétique. Elle raconte l’arrivée de Jacques Lacan sur la scène médicale et artistique, surtout au travers des modalités de publication et de réception de sa thèse de médecine en 1932 qui fait la part belle aux écrits de sa patiente, « Aimée ». Sont encore racontées les expériences de Dali et la mise au point de sa méthode de « paranoïa critique » au début des années 30, méthode qui, selon l’auteure, permet au peintre « d’envisager un renouvellement complet de l’activité surréaliste » (p. 166) et crée par le fait même des rivalités avec Breton. Puis il y a la fameuse rencontre entre le jeune Dali et le vieux Freud en 1938, rencontre qui enthousiasme ce dernier que l’ « entrevue » avec Breton quelque quinze ans auparavant avait laissé plutôt froid. Durant cette période, ce sera Lacan qui se rapprochera de Dali, devenant pour un temps son proche collaborateur à l’apogée de la révolution freudienne.

Mais la psychanalyse n’occupe ici qu’une part modeste. Car on est loin d’une téléologie freudienne si fréquemment ressassée ; plutôt, cette étude vise à faire le point entre diverses formes discursives qui, durant une époque charnière de l’histoire littéraire, échangèrent un dialogue d’autant plus complexe qu’il fut passionné. C’est d’ailleurs cette constante ambivalence entre les champs psychopathologique et littéraire qui constitue l’une des thématiques les plus intéressantes de cette histoire. L’auteure n’hésite pas à démystifier des clichés, notamment celui de la relation amour-haine entre surréalistes et médecine mentale. Breton, Cendrars, Rosenthal, Aragon et autres : tous ont en effet fréquenté de près ou de loin la clinique. Or si cette formation initiale a assurément façonné leur éventuel rejet de la psychiatrie, Cape montre néanmoins que c’est souvent au nom d’étudiants ou d’ex-étudiants en médecine que se posèrent ensuite ces écrivains afin de légitimer leurs dires (ainsi en serait-il de la position de Breton, « toujours plus proche du médecin que du patient » (p. 57)). Au gré d’éclaircissements historiques, nous apprenons également des éléments fascinants sur l’histoire médicale, qui nuancent fortement la version normalisatrice traditionnelle (pensons par exemple à L’Art chez les fous (1907) de Marcel Réja – pseudonyme du Dr Paul Meunier -, première étude consacrée à l’art des aliénés qui sort du champ exclusivement médical). Ces éléments précoces font finalement des aliénistes « les premiers à effectuer un glissement d’une catégorie à l’autre, amorçant la transformation de textes pathologiques en objets culturels. » (p. 98)

Le thème si souvent évoqué de la folie comme muse prend donc ici une tournure rafraîchissante. L’auteure montre, de façon convaincante, la manière dont cette union traversa discours et disciplines au début du XXe siècle, pour être graduellement adoptée d’un côté comme de l’autre et éventuellement s’offrir en évidence socioculturelle. Puisant dans le corpus médical et littéraire, s’aidant d’écrits publiés et inédits, elle ne s’en tient pas qu’aux artistes classiques ni qu’aux sources évidentes. Certes, quelques éléments gagneraient parfois à être clarifiés (on hésite par exemple à dire de Breton et de Soupault qu’ils « inventent l’écriture automatique » en 1919 (p. 214) ; de même, on aurait aimé voir certaines des références évidentes qui informent le récit de l’auteure). En outre, la chronologie générale comporte un poids qu’on sent parfois inégal (ainsi Cape attribue-t-elle plusieurs chapitres au premier tiers du siècle pour terminer sur l’esquisse de deux ou trois « cas » intéressants des années 30 et 40, dont Artaud et l’artiste interné Abraham Schwarz-Abrys). Mais il reste que cet ouvrage est fort bienvenu en s’inscrivant naturellement dans une historiographie qui donne une place de plus en plus grande à la voix des internés.

C’est un projet admirable, en somme, que celui qu’a entrepris Anouck Cape avec Aux Frontières du délire. Si on peut lui reprocher telle ou telle « omission », il demeure que l’ouvrage ne se veut pas un recueil exhaustif. Plutôt, il s’agit de mettre en contexte des façons diverses de penser la folie ; d’inscrire un discours psychiatrique dans son contexte culturel et, à l’inverse, de lire dans le projet littéraire de l’époque une ode aux délicieux délires qui contribuèrent à forger notre modernité.

Alexandra BACOPOULOS-VIAU


[1] Juan RIGOLI, Lire de délire. Aliénisme, rhétorique et littérature en France au XIXe siècle. Paris, Fayard, 2001.

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