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Camille Claudel, 1915

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Le dernier film du réalisateur français Bruno Dumont retrace trois journées de la vie de Camille Claudel (Juliette Binoche) à l’asile de Montdevergues près d’Avignon, peu après son transfert depuis l’asile de Ville-Evrard en 1915 et dans l’attente d’une visite de son frère, l’écrivain Paul Claudel (Jean-Luc Vincent). Ce sont trois journées vides – « elle s’ennuie beaucoup » dit à son frère le médecin directeur de l’établissement – que ne parviennent à remplir ni les promenades ni les repas, ni la prière ni les entretiens médicaux, ni le désespoir ni la foi. Le film saisit Camille Claudel, dans le jardin, sa chambre, dans le cloître ou la chapelle de l’établissement, s’abandonner à son sort sans jamais s’attacher à ce ou ceux qui l’entourent, si ce n’est, furtivement, à une aide dont un encouragement la décide à lui confier son courrier.

La caméra de Dumont ne quitte Camille que pour suivre les dernières étapes du voyage de son frère Paul jusqu’à Montdevergues. Le film prend dès lors une dimension nouvelle alors que le cinéaste, de façon très démonstrative, fait faire au frère les mêmes stations que sa sœur a déjà parcourues dans la première partie du film. Aux prières de Camille dans la chapelle de l’établissement, répond l’arrêt que fait maintenant Paul dans un monastère de Tarascon. Au long récit que Camille a livré au médecin directeur de Montdevergues de son désespoir de s’être vue internée contre son gré par sa famille renvoie celui que fait son frère à un prêtre de sa conversion au catholicisme. À Camille écrivant une lettre désespérée à une amie fait écho la confession tourmentée que Paul couche dans son journal. Au délire de persécution de Camille répond finalement la foi de Paul en un dieu tout puissant et présent dans tout le vivant. Le frère et la sœur apparaissent ainsi comme deux figures du génie aux prises avec la transcendance de la création, deux visions de la radicale altérité morale du créateur. On comprend à ce moment-là le vrai enjeu du film et la raison pour laquelle Dumont l’a situé en ce moment précis de l’histoire de son héroïne : cette ligne fine entre création, folie et foi qui sépare pourtant irrémédiablement les deux Claudel ; ce retour sur soi encore possible à ce moment tournant de l’entrée dans le monde nouveau de l’asile qui permet à l’un et l’autre d’exprimer avec une lucidité sans égale leurs tourments.

On pourrait sans doute commenter longuement ces figures, ce qu’elles traduisent de la vision de Dumont de l’artiste aux prises avec son destin et ce qu’elles ajoutent à l’une des filmographies les plus ambitieuses, esthétiquement et philosophiquement, du cinéma français contemporain. L’historien est nécessairement aussi intéressé par la représentation que le cinéaste propose de la maladie mentale et de la psychiatrie. Et à cet égard le film véhicule un sentiment étrange d’irréelle réalité. Dumont a filmé dans des murs qui à défaut d’être ceux de Montdevergues en ont suffisamment l’apparence pour que l’on s’y sente réellement et l’on perçoit à chaque instant l’effort de documentation mobilisé pour reproduire fidèlement l’ordonnancement des lieux. Il a mis dans la bouche de ses deux principaux personnages les mots mêmes qu’ils ont écrits dans leur poésie, leurs confessions ou leur correspondance. Et il a eu recours à des acteurs non professionnels, en l’occurrence des pensionnaires d’une maison d’accueil spécialisée voisine, pour figurer les pensionnaires de l’asile, radicalisant en cela une démarche employée dans ses films précédents qui faisaient déjà la part belle à des acteurs non professionnels. Il filme ces derniers de près, en très gros plan, sans voyeurisme mais sans concession non plus, nus et bavant, édentés et grimaçant, et ce qu’il donne à voir par là de la maladie et du handicap est peut-être une raison suffisante d’aller voir ce film.

Mais outre qu’il n’y a aucune raison de penser que les malades d’hier ressemblent aux personnes souffrant d’un handicap psychique d’aujourd’hui, ce réalisme quasi documentaire dans la représentation des personnes est contrebalancé par un étrange sentiment d’irréalité suscité par celle de l’institution. L’asile de Dumont est une hétérotopie radicale, hors du temps et hors du monde, perdue dans une garrigue magnifique mais déserte, enfermée dans l’atemporalité d’une architecture pluricentenaire. Hormis Camille Cludel, pensionnaires et soignantes présentent un masque que rien ne vient atteindre ni perturber, même lorsque la caméra saisit l’une d’entre elle entravée par une lourde ceinture de cuire. L’ensemble baigne dans une atmosphère d’apesanteur ouatée, de régularité tranquille que ne parviennent pas à briser les pleurs ou les colères de la sculptrice. On en vient à être finalement étonné que celle-ci se plaigne à son frère du bruit et des cris qu’elle doit supporter continuellement – dimension trop réelle des hôpitaux psychiatriques jusqu’au milieu du XXe siècle au moins – alors que l’ensemble du film baigne dans un silence d’une densité proprement religieuse. L’asile de Dumont est esquirolien en diable et l’on a rarement vu à l’écran institution psychiatrique aussi bien porter « ce doux nom d’asile ».

Ce sentiment d’étrangeté est peut-être encore renforcé par la représentation que Juliette Binoche donne de la sculptrice. À la voir à l’écran on ne peut en effet s’empêcher de se demander ce qu’elle fait là. Le film repose indéniablement sur une performance d’actrice et il fallait le talent de Binoche pour être Claudel dans cet asile, pour jouer ainsi avec la folie de Claudel et celle de ses partenaires de jeu. Mais Claudel-Binoche n’est très visiblement pas là à sa place. Elle apparaît littéralement en suspension dans ce milieu, jamais dans l’échange et moins encore dans l’identification, trop différente de ses compagnes d’infortune, trop à distance des soignantes, et en même temps pas assez résistante contre ce qui lui arrive. Elle n’appartient pas à la communauté asilaire, trop volubile et trop expressive là où ses compagnes d’infortune sont enfoncées dans un indépassable mutisme. Non que l’on soit poussé ainsi à douter de la légitimité de l’internement de Camille Claudel : Dumont se tient, on a envie de dire, ostensiblement à distance de tout jugement sur ce qu’il donne à voir. Dans le scandale vécu si intensément par Camille Claudel, c’est finalement moins ce qui pourrait être en effet scandaleux qui intéresse le réalisateur que ce que cela permet à l’artiste d’exprimer : le corps soignant est si manifestement dénué de la moindre intention qui pourrait lui être propre qu’il en vient à s’effacer totalement du drame vécu par Camille Claudel ; la froideur terrifiante de Paul Claudel, lorsqu’il finit par être mis face à sa sœur, apparaît en dernière analyse moins comme le reflet de son insensibilité à l’égard de celle-ci que de son intransigeance pour lui-même. C’est plutôt la singularité du délire de Claudel que Dumont cherche à capter.

Sans doute fallait-il pour y parvenir faire voir en quoi la sculptrice ne se fondait pas complètement dans la communauté asilaire et peut-être la destinée du génie déchu aurait-elle été rendue littéralement invisible si elle avait été saisie dans la banalité de sa condition d’internée. Mais cette vision romantique de l’artiste tourmentée contraste singulièrement avec ce qui fait l’âpre beauté du film, et l’on en vient à se demander finalement si Dumont n’aurait pas eu d’autres moyens pour soulever ces mêmes questions.

Robert Castel – 1933 – 2013

5463590-robert-castel-et-les-metamorphoses-du-pauvre-510x253[Last week Nicolas Henckes published a French version of this text on h-madness. Anne Lovell  did translate the text into English and did add some additional informations for Somatosphere.]

By Nicolas Henckes and Anne Lovell

French sociologist and historian Robert Castel passed away on March 12, 2013, at the age of 79. An important figure in French intellectual life over the past two decades, he was an acute observer of the transformations of the relationship between contemporary societies and their vulnerable populations. But Robert Castel is most probably best known to readers of this blog as the author of some of the most fertile analyses of the transformation of French and American psychiatry in the 19th and 20th centuries. Originally trained as a philosopher, Castel turned to sociology thanks to the influence of Pierre Bourdieu, but soon forged an independent path. From the mid-1960s until the early 1980s, a period when he was close to Michel Foucault, Castel went on to develop a highly original and coherent research trajectory around a sociological understanding of psychiatry, characterized by his capacity to seize with great precision social processes and their temporal boundaries, but also by his attentiveness to the very texture of the underlying discourses that became the material for his analyses. The strength of the work he published during this period lies partly in his sensitivity to transformations in real time in the very fields he was observing.

At first, and like most observers and actors within psychiatry at the time, Castel’s preoccupations concerned the question of the psychiatric institution. In Le psychanalysme (1973), he showed how the institution itself shaped French psychoanalysis in the 1960s, while L’ordre psychiatrique (1976, English translation: The Regulation of Madness) traced the origins of the French psychiatric institution in the genesis of the Law of June 30, 1838, with its dual roots in criminal justice and psychiatry and its loose criteria for commitment, which remained in effect until the 1990s. He then focused his analytical gaze beyond institutional psychiatry, on the new means of constituting and governing the normal and the pathological in the “psy” world of the end of the 1970s (La société psychiatrique avancée, 1979, co-authored with Françoise Castel and Anne M. Lovell, and published in English as The Psychiatric Society, 1983 ; and La gestion des risques, in 1982). Castel’s analysis of the strategies developed through French President Valéry Giscard d’Estaing’s new social policies for managing populations at risk influenced British works on the forms that governmentality through risk took in advanced liberal societies (e.g. Nikolas Rose’s work). Castel’s perspectives on the means through which psychotherapeutic practices and psychological discourse after 1968 constituted a “social world within a world without the social” contributed to the emergence of a new form of “asocial sociability” is still one of the most relevant analyses about the contribution of “psy” disciplines to contemporary individualism.

Beyond his academic involvement, Robert Castel was moved by a certain idea of how psychiatry should be practiced, a view he defended along with his wife Françoise Castel, a public psychiatrist, and with the Italian radical psychiatrist, Franco Basaglia. The untimely death of both undoubtedly influenced his decision to take on new subjects in the second half of the 1980s. After a study of how problem drug users exit from drug dependence (toxicomanie), he began a ten-year project which was to become the second great moment in his oeuvre. Les métamorphoses de la question sociale, published in 1995 (English translation, From manual workers to wage laborers: transformation of the social question, 2011), gained a broad readership, from social scientists to elected officials and activists from all points along the political spectrum. This historical sociology analyzes the constitution and transformations of the wage-worker (salariat) as a social and political condition, a process which broadens the forms of vulnerability and disaffiliation already revealed in Castel’s earlier analyses of mental illness.

Always extremely lucid about his own trajectory, Castel devoted his last years to penetrating analyses on the future of the social critique hewn by sociologists from the generation of the Sixties in a world marked by the end of utopian possibilities and of voluntaristic positions on social integration. The totality of Castel’s objects of analysis may raise numerous questions; those regarding psychiatry certainly call for a re-evaluation of the body of his work. Yet that body of work constitutes an impressive ensemble, which any historian or sociologist interested in contemporary transformations of psychiatry and the social must confront at one moment or another.

Selected Bibliography

Castel, Françoise, Robert Castel, and Anne M. Lovell. 1982 The psychiatric society. Columbia University Press.

Castel, Robert. 1973 Le psychanalysme. F. Maspero.

________. 1988 The regulation of madness: The origins of incarceration in France. University of California Press Berkeley.

________. 1991 “From dangerousness to risk.” In G. Burchell, C. Gordon and P. Miller, eds. The Foucault Effect: Studies in Governmentality. Chicago: University of Chicago Press. Pp, 281–298

________. 1994 “Problematization as a mode of reading history.” In: Foucault and the Writing of History, Jan Goldstein, etc. London: Wiley-Blackwell, :237-52.

________. 2003 From manual workers to wage laborers: transformation of the social question. Transaction Pub.

________. 2011 (1982) La Gestion des Risques: de l’Anti-Psychiatrie à l’Après-Psychanalyse. Paris: Minuit.

French Sociologist Robert Castel dies at 79

5463590-robert-castel-et-les-metamorphoses-du-pauvreLe sociologue et historien Robert Castel est mort mardi 12 mars 2013 à l’âge de 79 ans. Figure importante de la vie intellectuelle en France ces dernières années, observateur inquiet des transformations du rapport des sociétés contemporaines à leurs vulnérabilités, il est peut-être avant tout pour les lecteurs de ce blog l’auteur de certaines des analyses les plus fécondes des transformations des psychiatries françaises et américaines des XIXe et XXe siècles. Proche de Michel Foucault et de Pierre Bourdieu, il a développé autour de ces objets, de la fin des années 1960 au début des années 1980, une trajectoire de recherche à la fois originale et d’une grande cohérence, caractérisée par une capacité à se saisir de façon ramassée de la moyenne durée des processus sociaux en même temps que par une attention à la texture même des discours qui faisaient la matière de ses analyses. L’une des forces de son oeuvre a par ailleurs été sa sensibilité aux transformations à l’oeuvre sur les terrains qu’il observait au moment même où il les observait. D’abord préoccupé comme la plupart des observateurs et acteurs de la psychiatrie de son époque par la question de l’institution psychiatrique, dont il a montré le caractère instituant pour la psychanalyse des années 1960 (Le psychanalysme, 1973) avant d’en rechercher l’origine dans la genèse de la loi du 30 juin 1838 fondatrice de l’assistance psychiatrique en France (L’ordre psychiatrique, 1976), il a su déplacer son regard pour identifier en dehors de la psychiatrie institutionnelle les nouvelles façons de constituer et de gouverner le normal et le pathologique dans le champ psy de la fin des années 1970 (La société psychiatrique avancée co-écrit avec Françoise Castel et Anne Lovell, 1979 et La gestion des risques, 1982). L’analyse qu’il a proposé des travaux des stratégies de gestion des populations à risques dans la nouvelle politique sociale des gouvernements de Valéry Giscard d’Estaing a joué un rôle important pour les analyses anglo-saxonnes des formes de gouvernementalités par le risque à l’oeuvre dans les sociétés libérales avancées tandis que ses perspectives sur les façons dont les pratiques psychothérapiques et le discours psychologique de l’après 1968 tendaient à constituer “le social d’un monde sans social”, contribuant à l’émergence d’une nouvelle forme d’ “asociale sociabilité”, restent l’une des analyses les plus pertinentes de la contribution des disciplines psy à l’individualisme contemporain. Au-delà de ses engagements académiques Robert Castel était par ailleurs animé par une certaine idée de l’exercice de la psychiatrie qu’il a défendue avec son épouse, Françoise Castel, auprès notamment du psychiatre italien Franco Basaglia. La disparition de ces deux figures a sans doute joué un rôle dans la réorientation qu’il a donnée à ses objets de recherche à partir de la seconde moitié des années 1980. Après un travail sur les sorties de toxicomanie, il s’est engagé dans l’élaboration de ce qui est devenu le second grand moment de son oeuvre, Les métamorphoses de la question sociale (1995), analyse sur le long terme de la constitution et des métamorphoses du salariat comme condition sociale et politique, par ailleurs élargissement à l’ensemble des formes de vulnérabilités ou de désaffiliations des analyses qu’il avait consacrées à la maladie mentale. D’une grande lucidité sur son propre parcours, il a aussi consacré ces dernières années des pages pénétrantes au devenir de la posture de critique sociale qui était celle des sociologues de sa génération dans les années 1960 dans un monde marqué par la fin des utopies et du volontarisme intégratif. Si sur l’ensemble de ces objets ses analyses appellent parfois la discussion, si en particulier celles qu’il a consacrées à la psychiatrie mériteraient une réappréciation d’ensemble, elles forment néanmoins un ensemble impressionnant, auquel tout sociologue ou historien intéressé par les transformations contemporaines de la psychiatrie et du social est appelé se confronter à un moment ou autre.

Nicolas Henckes

Vers une réforme du dispositif de soins sous contrainte en France

Le 5 mai dernier la ministre de la santé française Roselyne Bachelot a présenté en conseil des ministres un projet de réforme de la loi du 30 juin 1990 sur l’hospitalisation sous contrainte, qui pourrait être discuté au Parlement à l’automne. Si les velléités réformatrices n’ont pas manqué depuis qu’existe un dispositif de contrainte en psychiatrie en France, l’événement tient aujourd’hui à deux choses, que les mois qui viennent devront confirmer : d’une part au caractère plus abouti que jamais du projet : alors que l’on ne compte plus les commissions qui ont réfléchi aux manières de faire évoluer la loi y compris au cours des vingt dernières années, c’est la première fois depuis 1990 et la deuxième depuis 1945 qu’un projet est allé aussi loin dans le parcours législatif ; d’autre part au fait que s’il aboutit, le changement introduit dans le dispositif sera probablement le plus significatif que celui-ci aura connu depuis plus d’un siècle.

L’innovation introduite dans le projet porte en effet essentiellement sur un point, mais il est de taille puisqu’il concerne l’objet même de la contrainte. Comme la plupart des législations occidentales, la loi de 1990, reprenant les grandes lignes de la loi fondatrice du système psychiatrique français en 1838, est une loi d’internement ou d’hospitalisation sous contrainte. La contrainte y prend la forme d’une restriction de la liberté d’aller et venir, d’une collocation à un lieu clos, peut s’exercer une surveillance continue sur la personne, avec les multiples significations que revêt cette surveillance – protection de la personne contre elle-même, protection de la personne contre la société, protection de la société contre la personne, protection en particulier de la famille. Le projet qui circule redéfinit cette contrainte pour en faire une contrainte au soin, sans comporter nécessairement de restriction aux libertés d’aller et venir et indépendamment du lieu où ce soin est dispensé – hôpital, hôpital de jour, consultation privée. La loi ne définissant évidemment pas le contenu du soin, du ressort des professionnels, c’est, profondément, l’organisation ou l’encadrement de la relation médecin malade par l’autorité publique qui est en jeu : en fin de compte c’est à une sorte de parrainage ou de chaperonnage au caractère éventuellement coercitif que l’on a affaire.

Dans ses grandes lignes, le projet de loi reprend en fait les préconisations d’un rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales de 2005. Si ce dernier était passé relativement inaperçu, le texte actuel suscite depuis début avril abondance de débats et de réactions dans les milieux psychiatriques. Les associations professionnelles ont pour certaines d’entre elles critiqué ses dispositions : c’est en particulier le cas des praticiens hospitaliers et des personnels des secteurs, qui ont souligné le risque d’une dérive sécuritaire en pointant l’allègement de certains des contrôles du dispositif et d’autant de garanties pour les libertés civiles – et en critiquant par ailleurs le contexte d’élaboration de ce projet, à la suite d’un discours du président de la République Nicolas Sarkozy en 2008, à teneur de fait hautement sécuritaire. Les deux principales associations d’usagers de la psychiatrie en France, l’UNAFAM, représentant les familles, et la FNAP-Psy pour les patients eux-mêmes, ont à l’inverse plutôt favorablement accueilli le projet, qui leur paraît susceptible de garantir de meilleures conditions de traitement. Dans l’ensemble le texte ne paraît cependant pas avoir soulevé la même indignation que de précédentes initiatives – et en particulier une tentative de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, de modifier le dispositif dans une loi de sécurité intérieure en 2006.

Si l’on tente de s’extraire de ces débats, la signification historique de ce projet et l’interprétation de ces débats peut probablement être analysée à deux niveaux différents, à partir de deux perspectives chronologiques :

1. La première correspond à une perspective de longue durée. En matière de soins sous contrainte, la France hérite globalement du dispositif créé en 1838 par les fondateurs de la psychiatrie moderne. Cela ne signifie cependant pas que le dispositif ou que la loi de 1838 soient restés globalement tels qu’ils avaient été pensés ou planifiés par leurs créateurs au XIXe siècle. En plus d’un siècle et demi l’un et l’autre ont largement changé de signification et de nature, même si la lettre de la loi est en apparence restée peu ou prou la même. La loi de 1838 organisait en effet l’assistance psychiatrique : elle créait un statut pour des personnes assignées à l’asile. C’est vers la réforme de ce statut que se sont dirigé les efforts des principaux réformateurs de la psychiatrie durant une bonne partie des XIXe et XXe siècle, avant que dans la seconde moitié du XXe siècle le dispositif n’évolue de manière pragmatique : d’abord par la généralisation progressive des hospitalisations psychiatriques sans contrainte, ensuite par la réforme du dispositif de tutelle et enfin par l’alignement du statut des hôpitaux psychiatriques et de leurs personnels sur celui des hôpitaux généraux. De sorte que ne reste plus aujourd’hui de la loi de 1838 qu’un noyau, le dispositif de contrainte, délié des autres aspects du texte initial, et notamment de la protection de la personne.

Cela permet de comprendre et de situer la nouveauté et l’originalité de l’évolution suggérée par le projet. Elargir la palette des possibilités de contrainte n’est certes pas une nouveauté. En 1945, dans ce qui fut probablement la dernière tentative de repenser dans son ensemble le dispositif de 1838 dans l’ensemble de ses dimensions, un groupe de psychiatres avaient proposé d’élargir les modes de placement à d’autres formules que l’hospitalisation dans un asile, tels par exemple que le placement familial, les colonies agricoles. Mais précisément leur projet consistait en l’organisation d’un placement, d’une forme d’assistance, c’est-à-dire, pour reprendre une expression de l’un de ces psychiatres, de l’aménagement des conditions de vie les mieux à même de permettre à la personne de développer un niveau de fonctionnement optimal. Et en ce sens, la proposition s’inscrivait dans le cadre d’une psychiatrie sociale qui insistait sur le rôle thérapeutique du milieu.

A cet égard, l’idée que la contrainte puisse porter sur les soins même suppose une conception renouvelée de l’intervention psychiatrique, de ses moyens comme de ses fins, qui renvoie de toute évidence aux manières dont la biomédecine contemporaine produit et agit sur ses entités, et singulièrement aux innovations pharmaceutiques : c’est précisément cela que veulent dire les acteurs lorsqu’ils soulignent qu’il s’agit de mettre le droit en conformité avec les pratiques. Encore cette approche n’estelle pas non plus d’une radicale nouveauté : la notion de soins sous contrainte a en effet été introduite il y a plus d’un demi siècle pour une catégorie spécifique – les alcooliques dangereux – avant d’être mobilisée d’autres populations présentant un profil proche les toxicomanes dans les années 1970, plus récemment les délinquants sexuels. La généralisation à l’ensemble des clientèles de la psychiatrie marque en ce sens certes une étape supplémentaire mais pas une redéfinition en profondeur du droit. Elle signale toutefois de façon symbolique le passage vers un autre régime de contrôle social de la maladie mentale ou de biomédicalisation de la société, qu’une analyse foucaldienne pourrait qualifier de société de contrôle ou de politique de la vie elle-même. Notons toutefois que cette évolution n’est pas exclusive du maintien de formes de contrôle social ressortant aux disciplines et à la réclusion : la rétention de sûreté introduite dans le droit français en 2008, qui permet de maintenir dans une structure fermé un délinquant pour une durée indéterminée après qu’il eut purgé sa peine en cas de risque de récidive, suggère que l’on n’a pas abandonné les approches les plus traditionnelles de la notion de dangerosité.

Cela peut au demeurant expliquer en partie l’opposition des professionnels. En remettant en cause l’institution comme lieu d’élection du soin psychiatrique, le projet touche à un aspect central des manières dont la psychiatrie française a construit ses pratiques depuis l’après guerre. Cela pose plus largement une question importante : celle du sens de l’hospitalisation psychiatrique aujourd’hui. Si le soin peut se passer de l’hospitalisation, quelle est la fonction de celle-ci, quelle est sa valeur ajoutée, si ce n’est la possibilité de contrôle et de surveillance continue.

2. Le deuxième niveau d’analyse porte sur la conjoncture actuelle et les raisons qui expliquent que le projet soit effectivement en passe d’aboutir. De ce point de vue l’aspect le plus spectaculaire du texte en circulation est qu’il ne tranche pas les débats qui étaient au cœur des discussions sur la loi du 30 juin 1990 jusqu’au début des années 2000. Le projet introduit certes une période de 72 heures préalable à la décision de mettre en branle la contrainte, qui rappelle un dispositif proposé en 1997 par la commission Strohl chargée d’évaluer les effets de la loi de 1990. Mais ce rapprochement n’est qu’apparent : puisque dans les propositions de 1997 la période était un sas nécessaire pour une personne amenée sans certificat aux urgences, qui pouvait être maintenue contre son gré et à l’issue de laquelle la décision intervenait comme un jugement. On se rapprochait ainsi du dispositif nord américain. Ici la demande d’hospitalisation, sous la forme d’un formulaire rempli par un tiers ou par l’autorité publique et d’un certificat médical, reste préalable à cette période d’observation et de façon plus générale l’équilibre entre intervention médicale et position administrative reste inchangé : l’obligation de soin est mise en œuvre sous le contrôle des représentants de l’Etat, sous l’impulsion conjointe des praticiens et d’un tiers ; ceux-ci initient la mesure, qui les met dans un second temps sous le contrôle de l’autorité publique. En regard d’une autre proposition portée notamment par le rapport Piel Roelandt de 2001 de déspécifier la loi pour en faire une loi générale de traitement sous contrainte qui ne se limite pas au cas de la psychiatrie, là encore le projet actuel adopte une position que l’on pourrait qualifier de conservatrice puisque les motifs des soins sous contrainte restent fondamentalement les mêmes.

Ce pas de côté pourrait s’expliquer par le rôle nouveau que jouent les associations d’usagers dans l’élaboration et l’animation des politiques publiques en psychiatrie en France, et de façon plus générale l’importance politique qu’elles ont prise depuis une dizaine d’années. On est frappé en effet par le fait que nombre des dispositions du projet reprennent des préoccupations historiques des familles, qu’il s’agisse du problème de l’accessibilité des services ou de la question du tiers demandeur, pour lequel le projet propose d’alléger les contraintes. En ce sens ce projet pourrait être une illustration de plus, après la reconnaissance et la mise en œuvre d’un nouvel ensemble de politiques publiques autour de la notion de « handicap psychique » en 2005, du nouveau régime de production de la santé mentale dans lequel est entré le pays.

Il est trop tôt pour savoir ce qu’il adviendra du projet. La poursuite du processus législatif dépendra à la fois de la volonté du gouvernement de donner à ce texte une priorité suffisante pour l’inscrire sur l’agenda du parlement et de la mobilisation que ses opposants sauront susciter parmi les parlementaires. La procédure pourrait par ailleurs être retardé par la masse de problèmes qui pourront être associé au projet – on parle ces jours-ci de réformer le dispositif encadrant l’irresponsabilité pénale. On peut cependant penser qu’il a une chance d’aller à son terme, dans quel cas il conviendra d’être attentif à l’interprétation qui lui sera donné par les acteurs sur le terrain.


Nicolas Henckes

post-doctorant CERMES3 (Villejuif, France)

henckes@vjf.cnrs.fr

Review on Lisa Mandel’s “HP”

Cet album est une contribution originale à la bande dessinée documentaire et historique. Originale d’abord par son objet, la psychiatrie, dont on n’imaginait pas nécessairement qu’elle serait un jour illustrée de cette manière. Originale, ensuite, car ce n’est pas la grande histoire qu’elle cherche à documenter, l’histoire des grandes figures et réalisations de la discipline, mais au contraire le quotidien de l’hôpital psychiatrique, vu par des acteurs auxquels on donne aujourd’hui encore rarement la parole, les infirmiers, et qu’elle s’attache à décrire ce quotidien dans ses aspects les plus banals et triviaux. Originale enfin car elle rompt avec le réalisme auquel a d’habitude recours la bande dessinée documentaire. Et c’est précisément ce qui fait la force de cet album, et singulièrement sa force documentaire : non pas ou pas seulement car cela permet à Lisa Mandel de faire sentir ou voir le fantasme, le délire, la folie en un mot, parce que le dessin et l’imaginaire la libéreraient des contraintes de la vraisemblance ; mais surtout car cela lui permet de représenter la folie dans sa dimension la plus sordide et de donner à voir une réalité dont il n’est pas certain qu’elle ait jamais été mise à l’écran ou sur papier : les corps dégradés des personnes souffrant de maladie mentale au long cours, que ce soit les corps nus d’hommes et de femmes âgés, gâteux et dément, dans leurs déjection dans leur lit, ou les corps bavant et agités de spasme, de tremblements des malades neuroleptisés. Ce faisant, ce réalisme à la fois objectif et abstrait situe cet album au-delà du romantisme mais aussi du misérabilisme qui caractérisent souvent les témoignages et histoires de la psychiatrie, et lui permet de restituer l’épaisseur d’une certaine expérience de la maladie mentale.

L’album se présente comme un témoignage brut, recueilli à la source par l’auteur auprès de ses parents et d’amis et collègues de ces derniers, tous entrés en psychiatrie au même moment dans le même établissement de la région marseillaise. Les premières pages dressent un portrait des protagonistes de l’album et des raisons qui les ont conduits à embrasser la carrière d’infirmier psychiatrique – raisons rarement motivées par un choix ou une vocation personnelle. Le corps de l’album est le récit de la découverte par ces – alors – jeunes infirmiers de l’hôpital où ils font leurs premières années de métier. Il est constitué d’une série de bandes d’une à trois pages qui sont à la fois une série de saynètes ou d’histoires et la description de différentes facettes de la vie hospitalière. Si certaines sont comiques et d’autres relèvent plutôt de l’humour noir, les plus nombreuses, et les plus nombreuses à mesure que l’on avance dans l’ouvrage, ressortissent plutôt au genre du conte moral, et visent à illustrer en de courts récits les dilemmes et les difficultés auxquels doivent faire face les infirmiers sans être le plus souvent armés pour y apporter une réponse.

L’hôpital que découvrent ces jeunes infirmiers, c’est « l’asile » et l’ouvrage s’ouvre de fait sur une citation du premier article de la loi de 1838 fondatrice du système asilaire en France, seule incursion dans l’histoire antérieure aux années 1970. Quelques pages décrivent les moyens thérapeutiques mis en œuvre – l’auteur résume en particulier de manière très didactique la philosophie du soin comme régression et reconstruction à l’œuvre en France à l’époque -, d’autres présentent certains patients types d’un hôpital de l’époque. La plupart s’attachent à décrire finement les différentes formes de violence ordinaire dont sont victimes les patients. Violence faite du manque de moyen lorsque l’absence de draps de rechange oblige à réutiliser ceux qui viennent d’être souillés pour faire un lit. Faite de la bêtise des infirmiers lorsque ceux-ci profitent de leur position pour humilier, battre, voire voler les patients. Nourrie de leur angoisse et de leur faiblesse lorsque face à un patient lui-même violent, non content de le maîtriser ils lui « passent » littéralement leur peur sous forme de coup ou d’humiliation. Violence pateline lorsque sans chercher à mal certains infirmiers développent pour passer le temps des jeux humiliants ou dégradants pour les patients qui en sont les victimes parfois consentantes – comme celui-ci, inventé par un prodige de la pétanque, consistant à déloger d’un jet de boule un cochonnet placé sur la tête d’un patient, protégée par un vieux casque militaire, faisant de cet infirmier le Guillaume Tell de l’hôpital pour le plus grand plaisir de tous, patients y compris…

Si la description se veut objective, sans chercher ni à condamner ni à justifier les infirmiers mais en restituant seulement leur quotidien et les questions que celui-ci soulève chez eux, l’hôpital est analysé comme un système dont les différents acteurs ne sont pas libre d’agir comme ils pourraient le vouloir. En cela, l’album garde la marque des théories de psychologie sociale en vogue dans la psychiatrie de l’après guerre, qui décrivaient l’hôpital comme un champ de relations sociales animé par certaines lois ou règles générales. A ceci près que cette dynamique de groupe est ici toujours négative, là où précisément les psychiatres pensaient pouvoir la détourner pour en faire un facteur de traitement des malades. Quoi qu’il en soit ces descriptions dessinent en creux une vision idéale de la psychiatrie : la distance cultivée par l’auteur avec les techniques et les savoirs psychiatriques – par exemple en insérant un glossaire de termes marseillais là où l’on attendrait un glossaire de termes psychiatriques – suggère de fait que la matière psychiatrique est d’abord faite de sentiments et de relations humaines avant que de techniques.

L’ensemble donne une vision à la fois riche mais aussi forcément partielle de la psychiatrie telle qu’elle se pratiquait dans un établissement psychiatrique français dans les années 1970. On peut par exemple s’étonner voire regretter la justification simple que l’auteur donne de l’hospitalisation psychiatrique, comme moyen d’écarter les malades : l’entrée en psychiatrie a toujours été un processus complexe, douloureux, pour les malades comme pour leurs proches, et les hospitalisations sous contrainte n’ont jamais été des décisions simples. Sans doute la position des infirmiers, éloignés du contact des familles lorsqu’ils étaient cantonnés à l’hôpital comme c’était le cas avant l’avènement de la psychiatrie communautaire – et encore pour un certain nombre d’entre eux après – ne leur permettait-elle pas d’appréhender cette réalité dans sa richesse. On peut surtout s’interroger plus profondément sur la morale que l’auteur commence à dégager à la fin de l’album. Les dernières vignettes annoncent l’avènement d’une autre psychiatrie à venir dans les années 1980, dans laquelle ces infirmiers ont pu élaborer leur vocation véritable. Ce faisant, ces dernières pages donnent une coloration spécifique à l’ensemble de l’album : en faisant des travers qui y sont décrits une série de déviations dont l’auteur suggère que le tournant des années 1980 les aurait renvoyées à un passé révolu. L’histoire de la psychiatrie regorge de ces moments charnières de sortie de l’asile, dont il faut toujours interroger la texture – on pense ici à l’analyse par Gladys Swain de la libération des fous par Pinel. Les années 1970 correspondent sans doute à une série de transformations profondes dans les pratiques de soin, qui ont pris effet à des rythmes différents dans les différents établissements de France : on pense au recrutement d’un grand nombre de médecins qui viendront renouveler les cadres et apporter de nouvelles manières de faire, l’arrivée de nouvelles générations de travailleurs sociaux et de psychologues, la mise en place de pratiques de psychiatrie communautaire. On peut se demander cependant si ces changements si massifs soient-ils ne contribuent pas à assombrir le tableau que les acteurs font de la psychiatrie précédente. Après tout le sentiment d’avoir vécu la période de l’asile n’est-il pas une reconstruction mémorielle, une défense personnelle face à la sensation d’avoir contribué à faire advenir un mieux par la suite ? Sans doute est-il encore trop tôt pour juger : on attend pour cela le second album. Dès à présent cependant ce volume apparaît comme un document original à verser à l’histoire de la psychiatrie.

Nicolas Henckes

Lisa Mandel, HP – L’asile d’aliénés (Paris: L’Association, 2009), ISBN: 978-2844143167 , 13€

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